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Cybercombattante de Johanna Brousse : la cyberisation du crime organisé

Nous faisons probablement encore une erreur lorsque nous parlons de la cybercriminalité comme d’une criminalité à part. C’est l’une des principales conclusions que l’on peut tirer de Cybercombattante, le livre de Johanna Brousse, magistrate spécialisée dans la lutte contre la cybercriminalité.

Au fil de ses quelque 250 pages, l’ouvrage passe des cyberbraquages à plusieurs millions d’euros à la pédocriminalité, des milliards en bitcoins à Sky ECC, avant d’aborder le rapport de force avec Telegram et d’autres plateformes, les IMSI-catchers, l’espionnage et le sabotage internationaux ou encore le business des ransomwares.

Cette diversité pourrait donner l’impression d’un simple panorama des grandes menaces numériques. Ce serait passer à côté du principal intérêt du livre : montrer que le numérique est désormais profondément intégré à des criminalités qui existaient bien avant Internet.

La cybercriminalité déborde largement des cyberattaques

Pour nos lecteurs de Cyberattaque.org, c’est probablement le point le plus intéressant. Nous observons quotidiennement des ransomwares, des accès compromis, des bases de données revendiquées ou des millions d’informations personnelles mises en circulation. Cybercombattante permet de regarder ce qui se trouve parfois avant et après l’incident informatique.

Une donnée volée peut servir à une escroquerie. Un compte compromis peut permettre d’atteindre une autre organisation. Des cryptomonnaies issues d’une activité criminelle doivent être blanchies. Des réseaux de narcotrafic ont besoin de moyens de communication discrets, de compétences techniques ou de circuits financiers numériques.

Le cyber n’est donc plus uniquement une catégorie de criminalité. Il devient progressivement une couche technique utilisée par l’ensemble du crime organisé.

Sky ECC illustre parfaitement cette transformation

Le chapitre consacré à Sky ECC est l’un des plus parlants. L’affaire ne concerne pas simplement une messagerie chiffrée utilisée par quelques trafiquants. Le livre décrit tout un écosystème : terminaux dédiés, distribution particulière, paiement discret et promesse d’une confidentialité quasiment absolue.

Ce qui frappe surtout est la professionnalisation. Les criminels disposent eux aussi de leurs outils, de leurs prestataires et de leurs infrastructures. On retrouve finalement des mécanismes proches de ceux d’une économie numérique traditionnelle, mais appliqués à des activités clandestines.

L’enquête montre également à quel point les frontières nationales deviennent rapidement artificielles. Les serveurs, la société exploitante, les utilisateurs, les enquêteurs et les procédures judiciaires peuvent tous se trouver dans des pays différents. Belgique, Pays-Bas, France, Canada, Eurojust : poursuivre un réseau numérique impose désormais presque systématiquement de travailler au-delà de son propre territoire.

Hackers et criminels traditionnels ont désormais besoin les uns des autres

Cette « cyberisation » apparaît également dans les passages consacrés au blanchiment. L’exemple de Dark Bank est particulièrement révélateur : d’un côté, des acteurs cyber qui disposent de cryptomonnaies qu’ils souhaitent convertir ; de l’autre, des narcotrafiquants qui cherchent à faire disparaître ou transformer d’importantes quantités de cash.

La rencontre entre ces deux univers devient presque logique.

C’est peut-être l’un des enseignements les plus importants du livre : hackers, escrocs, blanchisseurs et organisations criminelles ne fonctionnent plus nécessairement dans des univers séparés. Ils échangent des compétences, des infrastructures et des services.

Cette réalité est également visible dans l’écosystème ransomware. Derrière une attaque que la victime peut percevoir comme un seul événement se trouvent parfois des développeurs, des affiliés, des vendeurs d’accès initiaux, des hébergeurs, des infrastructures de paiement et des services chargés de déplacer ou blanchir les fonds.

Un livre qui ne réduit pas le cyber à la technique

Johanna Brousse adopte surtout le point de vue de la justice. C’est à la fois la grande force du livre et ce qui le distingue de nombreux ouvrages consacrés à la cybersécurité.

Les enquêtes ne sont pas racontées comme une succession de vulnérabilités, d’adresses IP et de lignes de code. Elles reposent aussi sur des rapprochements, des intuitions, de la coopération internationale, des décisions judiciaires et parfois beaucoup d’obstination.

L’opération autour des téléphones clandestins utilisés en prison est révélatrice de cette manière de raisonner. Plutôt que de considérer chaque appareil découvert comme un incident isolé, l’objectif devient de comprendre et perturber toute une filière. Cette logique est finalement très proche de celle qui devrait prévaloir en cybersécurité : ne pas uniquement corriger l’incident visible, mais chercher l’infrastructure et l’écosystème qui l’ont rendu possible.

Ransomwares, plateformes, surveillance : un panorama très actuel

Après la criminalité financière et organisée, Johanna Brousse s’intéresse au bras de fer avec les grandes plateformes, aux outils de surveillance comme les IMSI-catchers, puis à l’espionnage, au sabotage et aux perturbations numériques à l’échelle internationale.

Le chapitre consacré au business des ransomwares referme logiquement cette boucle : la cybercriminalité moderne s’est industrialisée. Les attaques ne reposent plus nécessairement sur un hacker isolé capable de tout réaliser. Elles peuvent s’appuyer sur des spécialisations, des services et une véritable économie criminelle.

Pour vous qui suivez ces revendications publiées quotidiennement par les groupes de ransomware sur cyberattaque.org, c’est un rappel utile : derrière le nom affiché sur un site de fuite se trouve souvent une chaîne beaucoup plus complexe.

Le principal enseignement : arrêter de fonctionner en silos

Un autre thème traverse le livre : alors que les criminels mélangent désormais cyber, narcotrafic, blanchiment, escroquerie et autres activités, les institutions restent encore tentées de découper ces sujets en spécialités distinctes.

C’est probablement là que Cybercombattante dépasse le simple récit judiciaire.

Les criminels ont déjà effectué leur transformation numérique. Nos organisations doivent maintenant adapter leur manière de les combattre.

Cette réflexion vaut aussi pour les entreprises. Une cyberattaque n’est plus seulement une affaire réservée à la DSI ou au RSSI. En quelques heures, elle peut devenir un problème juridique, financier, opérationnel, médiatique et judiciaire. Lorsqu’une fuite touche un fournisseur, elle peut également entraîner des dizaines ou des centaines d’autres organisations dans son sillage.

Ce que Cybercombattante n’est pas

Les lecteurs cherchant un ouvrage extrêmement technique sur les méthodes d’intrusion, les vulnérabilités ou les tactiques détaillées des groupes cybercriminels resteront probablement sur leur faim. Ce n’est pas un manuel de cybersécurité et ce n’est pas non plus une analyse exhaustive des techniques utilisées par les attaquants.

Et c’est justement ce qui fait son intérêt. La littérature cyber explique déjà abondamment comment une attaque peut avoir lieu. Johanna Brousse s’intéresse davantage à ce qui se produit lorsque cette attaque entre dans le monde réel : l’argent qu’il faut retrouver, les criminels qu’il faut identifier, les plateformes qu’il faut contraindre, les frontières qu’il faut franchir et les preuves qu’il faut réussir à conserver.

Mon avis sur Cybercombattante

Cybercombattante réussit surtout à déplacer le regard. Après avoir suivi pendant des années la multiplication des attaques et des fuites de données, il devient facile de considérer chaque incident comme un événement supplémentaire dans une interminable chronologie.

Le livre de Johanna Brousse rappelle qu’une cyberattaque peut n’être qu’un morceau d’une chaîne criminelle beaucoup plus vaste.

Pour vous, lecteurs de Cyberattaque.org, c’est probablement sa principale qualité : mettre les attaques que nous suivons quotidiennement dans un contexte beaucoup plus large.

La cybercriminalité n’est plus simplement une criminalité commise derrière un ordinateur. Elle devient progressivement l’infrastructure permettant de communiquer, voler, escroquer, blanchir, surveiller ou coordonner des activités criminelles.

Un livre que nous recommandons à ceux qui veulent comprendre ce qui existe au-delà de l’attaque elle-même.

Thomas Lazzaroni Thomas Lazzaroni
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